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"Paris, le samedi 3 février [2007] - Voxlatina.com - De retour d’une série de conférences au Mexique, notre ami Jean HARZIC, ancien Secrétaire général de l’Alliance française, nous livre son sentiment sur cet «étrange amour de la France» qui persiste, envers et contre tout... Il nous livre aussi quelques clés pour décrypter ce «désir de France» très concret et «contributif», observé aujoud’hui encore sur tous les continents.
Titre original L’ALLIANCE FRANÇAISE AUJOURD’HUI DANS LE MONDE
par Jean HARZIC ancien Secrétaire général de l’Alliance française
Les Alliances, on le sait, ne sont françaises que dans notre pays et s’appellent « franco-brasileiras » au Brésil, « italo-francese » en Italie ou « franco-malgaches » à Madagascar puisque la diffusion de notre langue mais aussi de notre culture et de nos valeurs sont, le plus souvent, entre les mains d’étrangers actifs et entreprenants, qui servent, avec conviction, les intérêts de la France.
Il ne s’agit pas de dire que l’aide des pouvoirs publics français est inexistante. Elle a beaucoup faibli au cours des vingt dernières années mais elle demeure indispensable. Toutefois, ce que l’on sait peu chez nous et qui est passé sous silence, c’est que, dans des dizaines de pays, il existe une admiration, une attirance forte, osera-t-on même dire un amour authentique pour ce pays perclus de défauts, selon certains, « La France qui tombe ».
Je reviens d‘une longue tournée de conférences sur « Langue française et diversité culturelle » dans dix-huit villes du Mexique, une en français devant les professeurs de notre langue réunis en congrès à Guadalajara, dix-sept en espagnol afin de pouvoir toucher un large public (200 à 400 personnes à chaque intervention ) et de tenter d’en attirer beaucoup vers le français.
Il existe, dans ce pays, cinquante-neuf centres d’enseignement du français dans le cadre de l’Alliance Française. Dix sont gérés par des détachés budgétaires français, donc aidés par la France, quarante-neuf par des Mexicain(e)s et quelques Français(es) recruté(e)s et donc payé(e)s localement. La mise mexicaine est, grosso modo, cinq fois supérieure à celle de la France.
J’ai posé fréquemment la question à des étudiants, dans le nord du Mexique, à Monterrey, Saltillo, Mexicali, Tijuana, en allant d’est en ouest : « Pourquoi êtes-vous si nombreux à apprendre le français ici et quelles en sont les raisons » ? ( Plus de six mille étudiants à Monterrey, à 240 kilomètres de la frontière américaine, et un millier à Tijuana, que traverse le « mur de l’ignominie », comme l’appellent les Mexicains, que j‘ai pu longer en pleine ville, à quelques centaines de mètres du territoire des Etats-Unis et qui est censé freiner l’immigration.)
« LA SEULE CLÉ IMPORTANTE D’ENTRÉE DANS L’EUROPE »
La réponse fut partout la même. « Ici, tout le monde parle anglais et notre langue maternelle est, bien sûr, l’espagnol. Pour nous, le français est indispensable d’abord parce que c’est un contrepoids au « grand voisin du nord », ensuite parce que c’est pour nous la seule clé d’entrée dans l’Europe qui est importante à nos yeux. »
Voilà qui réconforterait nos compatriotes si de tels propos, que j’ai entendus des dizaines de fois, étaient diffusés et connus.
On notera aussi que, pendant mon séjour, j’ai lu de longs articles, parfois de deux ou trois pages, dans la presse régionale, sur André Malraux, pour le trentième anniversaire de sa disparition. Les commentaires ont été, sans aucun doute, plus nombreux et plus fournis que chez nous. Cette admiration pour notre littérature et, de manière plus générale, pour la créativité française, comme en Argentine, se retrouve dans plusieurs couches de la population, le universitaires n’en ayant pas l’exclusivité.
AUX ETATS-UNIS AUSSI...
Chez le « grand voisin du nord », précisément, ce sont les Etatsuniens, seuls, sans aucune aide sauf celle de leurs mécènes, qui gèrent les Alliances franco-américaines d’Atlanta, de San Francisco, de Boston, de Saint-Louis, de Seattle, de Houston, de Miami où une nouvelle Alliance, qui s’annonce superbe, dans une ville qui est une « mosaïque de cultures » (titre du festival auquel j’ai participé au Mexique, à Coatzacoalcos ) sera inaugurée le 8 juin prochain, bâtie, pour l’essentiel, sur fonds propres.
Sans tous ces « volunteers », comme on dit là-bas, ces « bénévoles » et aussi tous ces mécènes qui donnent de l’argent pour une cause à laquelle ils croient, où en serait notre langue aux Etats-Unis ? Ajoutons qu’au moment de l’affaire d’Irak, nous n’avons pas perdu d’élèves, parce qu’il s’agit de structures américaines, tout comme en Nouvelle-Zélande et en Australie, au moment de l’affaire du Rainbow Warrior.
Aux Etats-Unis, il n’existe pas plus d’une demi-douzaine d’Alliances franco-américaines sur plus de cent-trente, aidées par les pouvoirs publics français.
Quelles que soient les pulsions francophobes de certains Américains et aussi la tendance, bien connue, au repli sur soi, conséquence de l’isolationnisme, qui fait partie de l’histoire des Etats-Unis, il en existe beaucoup d’autres pour lesquels il est important d’apprendre le français, véhicule d’une culture encore admirée, d’idéaux jugés communs et d’un art de vivre qui rassemble tant d’adeptes : « Glücklich wie Gott in Frankreich », selon le dicton allemand, « heureux comme Dieu en France ».
... ET EN UKRAINE, COMME EN ITALIE ET AU GHANA
On pourrait multiplier les exemples ; contentons-nous de trois ou quatre. Vingt-trois centres d’Alliances Françaises fonctionnent bien en Ukraine, avec une aide quasiment inexistante de la France, grâce à l’enthousiasme des Ukrainiens pour notre pays, auquel ils portent affection et admiration. Cinquante-trois Alliances franco-italiennes, quatre aidées par la France, quarante-neuf gérées uniquement par des Italiens… Trente-quatre Alliances franco-néerlandaises, toutes sauf deux entre les mains des Hollandais. Quatre vingts centres en Argentine, plus de soixante-dix n’existant que grâce aux Argentins.
« PARCE QUE J’AIME LA FRANCE ! »
Un jour, au Ghana, je demandai au maire d’Accra pour quelles raisons il avait fait don d’un magnifique terrain, très coûteux, au centre de la ville, afin d’y construire la maison de l‘Alliance franco-ghanéenne, grâce aussi à une subvention du gouvernement français, bel exemple de partenariat. Il me répondit : « Parce que j’aime la France et aussi parce que le français nous est utile sur ce continent ».
On retrouve, presque partout, ce mélange d’affectivité et d’utilitarisme, par exemple chez les maires bulgares qui ont offert maisons, appartements, terrains, dans un pays où, sans eux, il n’existerait pas huit Alliances franco-bulgares et surtout peut-être chez les recteurs polonais qui hébergent seize Alliances franco-polonaises avec un seul détaché rémunéré par la France, à Varsovie, quand les rectorats offrent plus de 3 500 mètres carrés et rémunèrent eux-mêmes tout le personnel enseignant et administratif, soit plusieurs centaines de personnes.
400 000 ETUDIANTS EN FRANÇAIS DANS LES ALLIANCES DU MONDE
Si certains de ces centres sont bien modestes, mais symboliques, comme Ushuaia dans l’extrême sud ou Trondheim, dans l’extrême nord, de très nombreuses villes accueillent chacune des centaines d’étudiants, grâce à la pugnacité d’amis étrangers, d’Odessa à San Francisco, de Vintimille à Grenade ou à Exeter, d’Edmonton à Campo Grande ou Ribeirão Preto, les Ukrainiens, les Américains, les Italiens, les Espagnols, les Anglais, les Canadiens, les Brésiliens étant les acteurs uniques de ces réussites… Sans oublier, entre autres peuples en voie de développement, les Sri Lankais de Matara et de Khandy.
Sans pousser des cocoricos, il me semble légitime d’en éprouver une certaine fierté puisque, si le français ne s’effondre pas, comme beaucoup aiment à le dire (on recense plus de quatre cent mile étudiants dans les Alliances Françaises du monde ), nous le devons à une foule de fervents admirateurs, de nombreuses nationalités, de notre pays.
Malheureusement, l’attachement profond de tant d’amis étrangers pour notre pays est trop souvent négligé, voire nié, par nombre de nos décideurs. Beaucoup plus grave, cela dérange ou même agace beaucoup de nos compatriotes, fonctionnaires chargés de l’action linguistique et culturelle, peut-être parce que notre ego n’a pas la place qui devrait, selon certains, être la sienne…
UNE TRISE ERREUR DAPPRÉCIATION... DE L’ÉTAT
Quand, le 15 février dernier, on a parlé en conseil des ministres, des 295 Alliances Françaises qui existeraient dans le monde, on en a « oublié »… près de 800, c’est-à-dire toues celles qui sont entre les mains d’étrangers amoureux de notre pays et qui, donc, « n’existent pas »…C’est assez triste car ce constat erroné vient du sommet de l’Etat.
Un jour, dans un pays d’obédience musulmane, un agent culturel français me dit : « Les Arabes… tous des voleurs… ». Je l’interrompis pour lui dire que les remarques racistes, de mon point de vue, étaient inacceptables. Un de ses collaborateurs poursuivit : « Comment voulez-vous faire confiance à ces gens pour gérer une Maison qui doit servir nos intérêts ? » C’est nous les patrons (sic), pour moi il n’y a que l’Etat français, c’est lui qui commande et une Alliance franco-pakistanaise, franco-marocaine, franco-égyptienne…ça ne veut rien dire… »
Quelques mois plus tard, je sors du bureau de la ministre de la culture et de l’éducation de Madagascar accompagné de deux agents de l’ambassade. Elle nous a dit, peu avant, cette jolie phrase : « Messieurs, notre message sera naturellement malgache mais l’outil pour le transmettre ne pourra être que la langue française ». Et l’un de mes accompagnateurs de dire : « Un message malgache ? c’est nouveau… Parce que les Malgaches ont un message à transmettre ? Non, les seuls qui doivent dire quelque chose ici, ce sont les Français ». Je fis remarquer : « Vous vous croyez revenu au beau temps des colonies »… La conseillère culturelle qui arriva quelques années plus tard me dit un jour : « Sans les habitants de ce pays, il n’existerait pas vingt-neuf Alliances franco-malgaches puisque nous ne sommes présents que dans une ville sur cinq… J’ai décidé de les aider par d’importantes subventions que j’espère obtenir à Paris (elle les obtint…), d’abord pour rendre hommage à ce qu’ils font pour nous, ensuite et surtout pour, à travers eux, servir l’intérêt national… »
On voit donc qu’il n’y a pas que des agents à la mentalité coloniale dans le réseau culturel français mais ceux-ci ne sont pas rares et faisaient dire à un de mes amis qui occupait un poste élevé dans la hiérarchie du Ministère des Affaires Etrangères : « Avec de tels procédés, la République se déshonore et la France creuse sa propre tombe ».
Même dans des pays développés, j’ai fréquemment entendu des phrases de ce type : « Nous n’allons tout de même pas laisser des Australiens des Anglais, des Hollandais, des Américains s’occuper de nos affaires et de nos intérêts »…
On en revient toujours la phrase de Jacques Rigaud, éminent serviteur de l’Etat s’il en est : « Il existe, en vérité, dans notre Etat, des traces de la mentalité des légistes de Philippe Le Bel, la conviction que l’Etat détient le monopole de l’intérêt général et que toute initiative extérieure à lui qui prétendrait concourir au bien commun, est nécessairement suspecte, se situant quelque part entre une congrégation religieuse vue par les anticléricaux du temps du père Combes et une association de malfaiteurs… »
On ne saurait mieux dire. A plusieurs reprises, j’ai entendu des agents culturels français dire : « Dans ce pays, l’Alliance Française vole l’argent de l’Etat »…
Et beaucoup semblent avoir oublié les fondements mêmes de l’action culturelle, parfaitement exprimés par Pedro Osorio, directeur de la Maison de l’Amérique Latine, à Jean Giraudoux, en 1923 : « Nous voulons que toute propagande se fasse chez nous en la forme où nous-mêmes en ressentons le besoin. Votre action ne doit pas tendre à nous imposer ce que vous jugez le meilleur mais à susciter nos demandes et à y accéder. Nous seuls Américains latins, pouvons organiser chez nous votre propre programme ».
C’est une très bonne définition de ce que s’efforcent de faire les Alliances franco-péruviennes, mexicaines, brésiliennes, colombiennes, argentines et beaucoup d’autres sur les cinq continents.
Je demanderai ma conclusion à M.Steve Cobb qui fut, il y a quelques années, Président de la Fédération des Alliances Françaises des Etats-Unis, et qui écrivit ceci, dans une lettre à M. Jean-David Lévitte, alors Directeur Général des Relations Culturelles, Scientifiques et Techniques :
« Je suis de plus en plus impressionné par l’idée de l’Alliance. Par le moyen de cette organisation, vous avez séduit des centaines de milliers de personnes qui participent à l’effort de promouvoir la France, sa langue et sa culture, ainsi que l’amitié internationale. Je ne connais aucune organisation américaine comparable. Mais, avec ces avantages considérables viennent des difficultés. On ne peut pas ordonner les troupes de l’Alliance comme des fonctionnaires. On doit négocier, on doit concilier, en somme on doit les reconnaître comme des partenaires avec tout ce que cela entraîne. C’est le prix que l’on paie pour avoir fait des paris audacieux, pour avoir créé une institution inédite et hors du commun ».
Telle est bien, « in a nutshell », comme le disait Steve Cobb, en un bref résumé, une bonne définition, exprimée par un non Français, un Américain, de ce qu’est l’Alliance Française.
Jean HARZIC ancien Secrétaire général de l’Alliance française"
Source http://www.voxlatina.com/vox_dsp2.php3?art=2045
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