" À Monsieur le Ministre de l'Immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du co-développement
101, rue de Grenelle
75323 PARIS CEDEX 07
Monsieur le Ministre,
Le Ministère que vous avez en charge a adopté, concernant la formation des migrants dans le cadre du Contrat d’Accueil et d’Intégration, un certain nombre d’orientations qui nous concernent et nous préoccupent, en tant que didacticiens des langues, formateurs d'enseignants en français langue seconde et / ou sociolinguistes des contacts de langues.
L’apprentissage du français par les migrants nous apparaît, de même qu’à vous, comme un vecteur important d’intégration dans la société française et, en tant que responsables de diplômes universitaires et/ou formateurs d’enseignants spécialistes du français langue étrangère et seconde, nous sommes nous-même impliqués pour contribuer à cet apprentissage. Le plan départemental d’apprentissage du français mis en œuvre dans le Rhône depuis octobre 2007, et qui pourrait constituer une expérience susceptible d’être étendue, attire tout particulièrement notre attention du fait des modalités qu’il promeut pour répondre à ces besoins d’apprentissage.
Si on les résume, forcément de manière elliptique, pour ce dont nous voudrions vous entretenir dans cette lettre, cela tient en deux points :
1° Le choix a été fait, pour la formation linguistique des migrants, qu’elle soit assurée par des formateurs volontaires, des « personnes acceptant de faire des heures supplémentaires en plus de leur travail ou fonctionnaires retraités » et rémunérés à temps partiel (16h par mois) ;
2° Ces volontaires, qui ont parfois, pour certains d’entre eux, d’autres formes d’expériences d’enseignement, sont formés de manière cursive, sans référentiel de compétences (38 h au total, comprenant « une formation initiale de 4 jours, une autoformation continue grâce à un kit pédagogique, et une formation sur le terrain grâce à un suivi ponctuel »).
Les didacticiens des langues et sociolinguistes, également chercheurs et formateurs à l’université que nous sommes, ne peuvent que formuler quelques remarques, dont nous souhaiterions vous entretenir plus longuement si vous le pensez opportun :
1° Nous ne pouvons douter de l’investissement et du dévouement des volontaires et / ou bénévoles devant intervenir dans ce programme, bien au contraire. Cependant, nous nous demandons si investissement et dévouement suffisent (si cela suffisait, pourquoi l’éducation nationale, dans son ensemble, ne fonctionnerait-t-elle pas sur ces mêmes principes ?).
2° Cela fait donc émerger la question de la formation de ces volontaires et de leur expérience. Certes, une partie d’entre eux, nous le savons pour être investis dans ce domaine depuis un certain nombre d’années, sont d’anciens enseignants.
Il faut cependant rappeler qu’on n’enseigne pas à des adultes (ce qui est le cas des dispositifs du Contrat d’accueil et d’intégration) comme à des enfants ou adolescents, et que le transfert, avec peu d’adaptations, de pratiques pour enfants à des publics adultes peut se révéler extrêmement contre-productif. Ces transferts ne s’opèrent pas spontanément : des formations peuvent être conçues pour favoriser la réflexion sur une expérience antérieure, et sa mise en valeur adaptée pour de nouvelles fonctions. Cela nécessite généralement un temps relativement long et des processus complexes, comme le montrent les modalités mises en œuvre dans un certain nombre de formations accueillant des adultes en reprise d’études.
De plus, enseigner une langue et une culture étrangères à des migrants comporte nombre d’enjeux cruciaux pour les destinataires de cet enseignement. Dans nos diplômes universitaires (Masters professionnels), nous considérons (et cela est admis depuis longtemps par le ministère de l’Education nationale ainsi que par celui de l’Enseignement supérieur et de la recherche qui finance ces formations) que 300 heures de formation et un stage de 100 heures constituent un minimum en formation initiale (nombre de nos étudiants suivent également une deuxième année de master, avec 350 heures de formation + 300 heures de stage). Il serait étonnant, même pour les volontaires ayant une expérience de l’enseignement, que quelques dizaines d’heures de formation suffisent à réaliser les apports nécessaires à la fois aux spécificités de l’enseignement d’une langue et d’une culture étrangères, et à la réflexion-transformation de l’expérience passée des futurs intervenants pour les préparer à leurs nouvelles tâches.
3° Si l’objectif de l’actuel dispositif était de minimiser les coûts, comme le voudrait une gestion sérieuse et efficace des deniers publics, cela ne peut aller sans considérer le rapport coût-avantage. Tout indique, dans le dispositif actuel, que si les coûts sont connus (sans doute faibles) les avantages sont fort improbables voire aléatoires, car les migrants non compétents en français passant par ces dispositifs ne peuvent raisonnablement pas y acquérir le minimum de compétences nécessaires à leur future intégration en France. Ce déficit d’intégration a, en revanche, des coûts bien connus sur le long terme. L’un d’entre eux consiste à sanctionner surtout la réussite des migrants de haut niveau de formation (pour qui ces formations sont redondantes), et à accepter les coûts résultants des difficultés d’intégration des migrants ayant de moindres qualifications, ce qui est dommageable autant pour eux que pour la société d’accueil (efficacité au travail, risques professionnels, image de la France à l’étranger…).
4° Enfin, problème distinct, mais qui a son importance : il existe en France des gisements de compétences importants issus des formations de Master dits de « Français langue étrangère / seconde » (FLE/S) qu’il serait dommageable de ne pas exploiter, puisque ce sont les budgets de l’Etat qui ont contribué à les constituer. Depuis longtemps maintenant, un certain nombre de formations ont été habilitées par le ministère de l’Education nationale pour former des enseignants de FLE/S, tant pour l’étranger que pour des besoins en France. On peut craindre un certain gâchis, lorsqu’on s’aperçoit que ces compétences ne peuvent être mises à contribution dans les dispositifs actuels du CAI. Sans parler, puisque cela nous engage trop directement, des ressources disponibles du point de vue des connaissances construites par la recherche française dans ce domaine, ressources encore une fois construites à l’aide de financements de l’Etat, et qui pourraient être mises à contribution pour améliorer les dispositifs qui commencent à être mis en place.
Pour toutes ces raisons, il nous semble important que nous puissions être entendus, afin de vous rappeler que, en tant que fonctionnaires rémunérés par l’Etat et donc par le contribuable, il nous semble utile, voire souhaitable, que les compétences et ressources de toute nature disponibles dans un ministère de l’Etat français puissent être mises à profit par un autre (cela fait d’ailleurs partie d’un calcul coûts-avantages bien compris).
Nous pouvons indiquer deux points particuliers qui pourraient retenir votre attention, en restant ouverts à la discussion de besoins qui pourraient être exprimés par votre ministère :
1° Un certain nombre d’enseignants-chercheurs, de responsables de formation et de professionnels du champ ont commencé à réfléchir, avec la DGLFLF (ministère de la Culture), à un référentiel de compétences pour des intervenants en formations de français auprès de migrants en France.
2° Un certain nombre de spécialités de Master en France pourraient, en concertation avec votre Ministère et sur la base du référentiel ci-dessus, s’orienter de manière plus nette vers la formation continue des personnels exerçant déjà dans le domaine de la formation des migrants en France.
En nous tenant à votre disposition pour toute rencontre, tout travail en concertation qui pourrait vous sembler opportuns, nous vous prions, Monsieur le Ministre, d’agréer l’expression de notre haute considération.
Pour l'ensemble des responsables de master et d'équipes de recherche, ainsi que l'ensemble des enseignants-chercheurs dont la liste figure ci-dessous,
Véronique Castellotti
Université François Rabelais, Tours
Copie à
Madame la Ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche
Monsieur le Délégué général à la langue française et aux langues de France
Responsables de formations de master et d’équipes de recherche
1. Marie-José Barbot, PU, Université Charles de Gaulle - Lille 3, responsable du master Didactique du français et des langues LCE, FLE, Autoformation et diversification des publics du master SDL.
2. Jean-Claude Beacco, P.U., Université de la Sorbonne nouvelle, responsable de la spécialité Didactique du français et des langues du master Sciences du langage, co-auteur du Niveau A1.1 pour le DILF.
3. Mireille Bilger, PU, Université de Perpignan-via-Domitia, responsable de la filière de FLE.
4. Michel Billières, PU, Université de Toulouse-Le Mirail, responsable du master Professionnel Apprentissage/Didactique du français langue étrangère et seconde.
5. Philippe Blanchet, PU, Université Rennes 2, responsable du master Plurilinguisme et communication interculturelle en domaines francophones, directeur du laboratoire Plurilinguisme, Représentations, Expressions Francophones - Information, Communication, Sociolinguistique, EA 3207 / UMR CNRS LCF 8143.
6. Arlette Bothorel-Witz, P.U., Université Marc Bloch-Strasbourg 2, responsable du master Plurilinguisme européen.
7. Robert Bouchard, P.U., Université Lumière Lyon 2, responsable du master pro FLE/S.
8. Patrice Brasseur, P.U., Université d'Avignon, responsable du master Didactique du FLE/FLS et éducation interculturelle.
9. Aude Bretegnier, Maître de conférences, Université François Rabelais - Tours, responsable de la spécialité de master FLE/S : appropriation, diversité, insertion.
10. Louis Jean Calvet, P.U., Université de Provence, responsable du master de coopération linguistique et éducative (politique et planification linguistiques).
11. Michel Candelier, P.U., Université du Maine, responsable du master Didactiques et politiques des langues - nouvelles technologies et FLE.
12. Francis Carton, Maître de conférences, Université Nancy 2, Directeur de l'UFR Sciences du Langage.
13. Véronique Castellotti, P.U., Université François Rabelais, Tours, responsable du master mention Formation et diversité : langues, éducation, francophonies.
14. Jean-Louis Chiss, P.U., Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, Directeur de l'UFR de didactique du français langue étrangère et de l'équipe d'accueil DILTEC Didactique des langues, des textes et des cultures.
15. Richard Duda, P.U., Université Nancy 2, responsable du master Didactique des Langues.
16. Jean-Michel Eloy, P.U., Université de Picardie, directeur du Laboratoire d'Etudes Sociolinguistiques sur le Contact des Langues et la Politique linguistique (LESCLaP).
17. Danièle Flament-Boistrancourt, P.U., Université Paris 10 Nanterre, responsable du master spécialité FLE.
18. Elisabeth Guimbretière, P.U., université Paris 7 Denis Diderot, responsable de la spécialité F.L.E. du master Sciences du Langage.
19. Emmanuelle Huver, Maitre de conférences, Université F. Rabelais – Tours, responsable du département sociolinguistique et didactique des langues.
20. Philippe Lane, P.U., Université de Rouen, responsable du master LSH mention Langages et Francophonie.
21. Jean-Marc Mangiante, Maître de conférences, Université d'Artois, co-responsable du master FLE / FLS en milieux scolaire et entrepreneurial.
22. Pierre Martinez, P.U., Université Paris 8 - Saint-Denis, directeur de l’UFR Sciences du Langage - Co-directeur du master SDL/DDLE.
23. Marinette Matthey, P.U., Université Grenoble 3, responsable du master SDL Recherche linguistique, sociolinguistique et acquisition du langage.
24. Patricia von Münchow, Maitre de conférences, Université Paris Descartes responsable du master Didactique du FLE et interculturalité.
25. Alain Payeur, Maître de conférences, Université du Littoral côte d’Opale, responsable du master FLE et ingénierie de la formation.
26. Maguy Pothier, P.U., université Blaise Pascal - Clermont 2, responsable du master de Didactique des langues et des cultures - Français langue étrangère et seconde.
27. Jean-Jacques Richer, Maître de conférences, Université de Bourgogne, Responsable du master FLE/S – FOS – CFOAD.
28. Didier de Robillard, PU, Université François Rabelais - Tours, responsable de l’équipe d’accueil 4246 Dynamiques et enjeux de la diversité : langues, cultures, formation.
29. Jean-Louis Rougé, P.U., Université d'Orléans, responsable du master Didactique des Langues et Nouvelles Technologie, directeur de l'Institut de Français.
30. Blandine Rui, Maître de conférences, Université de Franche-Comté, responsable du master Métiers du FLE.
31. Thierry Soubrié, Maître de conférences, Université Stendhal - Grenoble 3, responsable du département de FLE.
32. Henriette Stoffel, Maître de conférences, Université de Provence, responsable du parcours didactique du Français langue étrangère et seconde,coopération linguistique et éducative du master SCL.
33. Michèle Verdelhan, P.U., Université Montpellier 3, responsable du master FLE/S - Pratiques professionnelles en français langue non maternelle, responsable de l'équipe DIDAXIS.
34. Geneviève Zarate, P.U., INALCO - Paris, responsable du master Didactique dans une perspective plurilingue et pluriculturelle, responsable de la JE 2502 Pluralité des langues et des identités en didactique : acquisition, médiations (PLIDAM).
Autres Enseignants-chercheurs en FLE/S et/ou sociolinguistique
- Jo Arditty, Université Paris 8
- Michelle Auzanneau, Université Paris 5 René Descartes
- Nathalie Auger, Université Montpellier 3
- Christine Beal, Université Montpellier 3
- Margaret Bento, Université Paris-Descartes
- Marie Berchoud, professeur des universités, Dijon, Laboratoire LaSELDi
- Marie Madeleine Bertucci, Université / IUFM de Cergy Pontoise
- Violaine Bigot, Université d’Angers
- Danielle Boissat, Université Lyon 2
- Claudy Bouyon, Université Montpellier 3
- Claude Caitucoli, Université de Rouen
- Cristelle Cavalla, Université Stendhal Grenoble 3
- Stéphanie Clerc, Université d’Avignon
- Daniel Coste, Professeur émérite, ENS Lettres et Sciences humaines
- Christine Deprez, Université Paris 5 René Descartes
- Pierre Dumont, ISEF, Université des Antilles et de la Guyane
- Anne-Laure Foucher, Université Blaise Pascal - Clermont-Ferrand
- Béatrice Fracchiolla, Université de Paris 8
- Stéphanie Galligani, Université Paris 3 - Sorbonne nouvelle
- Isabelle Gruca, Université de Nice
- Dominique Huck, Université Marc Bloch - Strasbourg 2
- Patricia Lambert, Université François Rabelais, Tours
- Michèle Le Douaron, Université d’Avignon
- Nadège Le Lan, Université du Littoral Côte d'Opale
- Daniel Modard, Université de Rouen
- Claudine Moïse, Université d'Avignon
- Danièle Moore, Université Paris 3 - Sorbonne Nouvelle
- Isabelle Pierozak, Université de Picardie Jules Verne, Amiens
- Jean-Charles Pochard, Université Lumière – Lyon 2
- Marielle Rispail, Université / IUFM de Nice
- Kamila Sefta, Université Paris 3 – Sorbonne nouvelle
- Valérie Spaëth, Université de Poitiers
- Pedro Urena Rib, Université des Antilles et de la Guyane
- M.T. Vasseur, Université du Maine
- Georges Daniel Véronique, Université de Provence
- Sylvie Wharton, Université de la Réunion
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